La nuit tombe sur la jolie rue de la baie des cochons. Léopold gare sa bicyclette rouge de seconde main devant le bar « GlouGlou-4-U ». Il est en retard. Il rentre un peu transpirant dans ce haut lieu de libres penseurs à la décoration minimaliste et à l’ambiance sarouels-moustache. Sur la grande table de droite près du bar en bois brut, il rejoint des amis plutôt engagés. Ils sont déjà lancés corps et âmes dans une discussion virile sur le scandale des abattoirs de veaux et la consommation énergétique des data-centers. Tout le monde a quitté sa doudoune japonaise flashy et a demandé son steak de tofu. Le serveur prend la commande des boissons. Cinq « Cuba Libre » (mélange de rhum cubain, de citron vert, de cola et de glaçons). Pour accompagner le repas, une bouteille d’un rouge australien très en vogue à l’étiquette kangourou épurée et enfin une bouteille d’eau minérale italienne. Léopold lui, ne veut pas boire d’alcool. Il se risque à demander à l’homme en tablier, à la barbe moulée et chino retroussé : « je voudrais une carafe d’eau».

Malaise.

Léopold doit justifier son acte s’il veut garder ses amis à mèches ébouriffées et rester dans cet antre greeny-trendy. Il décide alors de se lancer dans une joute de karma-carbone. Il prend le mouton par la laine et commence par parler du contenu des verres commandés.

La production du soda des cocktails comme celle de la bouteille d’eau pétillante, a un coût énergétique supérieur à la production d’eau de ville. Le poste de consommation d’énergie le plus important est le soufflage des bouteilles plastiques sur les sites industriels d’embouteillage. Cela amène la valeur énergétique de ces boissons entre 60 et 80 Wh par litre.

En ce qui concerne le vin, l’embouteillage a nécessité une consommation aux alentours de 85 Wh par litre, auxquels il faut ajouter la production de la bouteille de verre qui représente environ 1 kWh à elle seule. La production de cette bouteille de vin est donc 14 à 18 fois supérieur à une bouteille de soda.

Si la table avait commandé du champagne, le bilan se serait alourdi puisque l’étape du dégorgement des bouteilles consomme beaucoup de froid et fait monter la consommation énergétique à plus d’1 kWh par litre. Ajouté au 1 kWh de la bouteille en verre, le bilan est 25 à 33 fois plus important que celui d’une bouteille d’eau pétillante.

Enfin, l’énergie dépensée pour la production de boissons distillées, hors bouteille, est comprise entre 3,5 à 6 kWh par litre. C’est 35 à 60 fois plus élevé que la production de vin. La distillation, étape phare du processus de fabrication, est un procédé très consommateur en énergie thermique.

L’équivalence carbone de ces consommations dépend de la part d’énergie fossile qui rentre dans la production de ces boissons et du mix de production de l’électricité du pays. Pour un pays comme la France, Léopold estime la production de la cuve au gobelet du contenu des cinq verres de « Cuba Libre » à 225 gCO2, la bouteille de vin australien à 122 gCO2 et la bouteille d’eau pétillante à 8 gCO2.

Plus un geste, plus un souffle, les fronts des attablés perlent au-dessus de leur commande obscurcie. Léopold peut sortir la tête de l’eau. Il finit son manifeste en ajoutant que l’énergie de la production de ces boissons doit être aussi mise en relief par rapport à l’énergie dépensée pour leur transport.

Une bouteille de rhum qui vient des Caraïbes par voie maritime émet 105 gCO2 pour arriver dans un port français. Puis 45 gCO2 sont rejetés pour faire arriver cette bouteille par transport routier jusqu’au bar, soit 150 gCO2 en tout. Pour la bouteille de vin australien il aura fallu 285 gCO2. Ces chiffres sont à multiplier par 100 si le transport s’est fait par voie aérienne. Le transport par camion de la bouteille d’eau pétillante italienne aura produit 80 gCO2.

Les amis de Léopold sont un peu désorientés par ces révélations. Il faut se ressaisir. Zou ! les verres de « Cuba Libre ». Zou ! le vin australien. Zou ! l’eau pétillante italienne. Mais comme ils veulent défendre le plaisir de leurs gosiers, ça sera tout de même cinq bières artisanales d’une petite production locale avec bouteilles consignées et une carafe d’eau. Leurs âmes vertes soulagées, Léopold peut rester et le serveur peut ramener les steaks de tofu, origine : Brésil…

Guillaume Blanchard

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